Entretien avec un parfumeur Interviews

INTERVIEW DE PHILIPPE NEIRINCK – FONDATEUR DE LA PARFUMERIE MODERNE

Il y a un peu plus de 2 ans, nous découvrions Années Folles au Nez Insurgé, nous jouions La Parfumerie Moderne au violon de Jessica et nous nous extasions déjà devant l’élégance, la noblesse nonchalante et la justesse de cette maison créée et portée par Philippe Neirinck. Depuis, Belles Rives nous a appris à écouter le silence, à l’image de cette maison d’exception riche de sa maîtrise du temps, du rythme, qui sait dompter les impatients. Philippe Neirinck répond aujourd’hui à nos questions dans le cadre des entretiens avec un parfumeur.

La Parfumerie Moderne trouve son inspiration entre les murs des palaces, que vous évoquent ces lieux d’exception?Ces lieux évoquent instantanément : le mystère. Mystère quant au mobile du séjour de ses hôtes. Il y a toujours une aventure humaine derrière ces numéros de chambre. Pourquoi une personne est elle venue dans cette établissement ? Pour quelle(s) raison(s) en est elle partie ? A-t-elle quitté l’hôtel brusquement ? Sans payer ?… Ces séjours éphémères dans des lieux de passage illustrent merveilleusement la fragilité de la vie, le paradoxe de l’existence.

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INTERVIEW DE DAVID FROSSARD – FONDATEUR DE P.FRAPIN & CIE

Quintessence de la terre et du temps. De la sensualité et de l’émotion. Du savoir-faire et de l’art de vivre à la française…David Frossard, fondateur des parfums P. Frapin & Cie nous confie son regard philosophique et sensible sur les parfums et l’histoire qu’ils portent.

Les parfums Frapin évoquent la tradition qui traverse les âges, l’intemporel, la nécessité du temps donné à la matière. Quel est votre rapport au temps?

On retrouve des traces de l’installation de la famille Frapin dès 1270 en Charentes. D’illustres membres de cette famille traversent l’histoire de notre pays, comme Francois Rabelais dont la mère était une Frapin, Pierre Frapin apothicaire de Louis XIV qui se voit offrir le blason de la famille en 1697. La famille Frapin produit des cognacs d’exception depuis plus d’un siècle… La tradition infuse donc la famille Frapin et les valeurs de cette maison. Par ailleurs il faut 30 ans pour réaliser des cognacs et les voir sur le marché, le rapport au temps est donc très different de celui de notre monde urbanisé et ultraconnecté où si vous n’avez pas répondu ou liké dans les deux heures vos « contacts » pensent qu’il vous est arrivé quelque chose…

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Entretien avec un Nez Interviews

ENTRETIEN AVEC CLÉMENTINE HUMEAU – NEZ À BORDEAUX

Le Nez Insurgé a seulement quelques mois lorsque Clémentine Humeau passe la porte du 32 rue du Pas Saint Georges. Discrète derrière ses boucles brunes, pendant qu’elle explore tranquillement la sélection, on a parlé sous-bois, vetiver, rose oxyde, mentor et…mais vous êtes NEZ! Mes aïeux, on aurait tellement plus de questions à lui poser…

 

Vous avez plusieurs carrières à votre actif, qu’est ce qui vous a mené au parfum?

C’est le parfum qui est venu à moi ! Sans frapper à la porte. Sans que je le lui demande. Sensible à ses « petits messages », je lui ai juste laissé la porte ouverte ! Toute petite, sur les collines de Manosque, j’ai écouté cette Terre aux parfums éloquents. A l’époque, elle a gainé mes narines sans que j’en sois véritablement consciente. La vie m’a faite tout d’abord musicienne baroque. Cependant les verbes écouter et sentir ont toujours été fratrie pour moi. Le métier de musicienne m’a apporté non seulement la joie de jouer et partager, mais aussi la subtilité d’écoute. Après douze ans de concerts dans le monde entier, je suis revenue à mes premiers amours. Il m’avait fallu 20 ans d’assiduité pour devenir une musicienne de qualité, je voulais désormais donner du temps au temps afin « que mon nez soit mes oreilles ». A présent, je dirige le Studio indépendant de création de parfums Les Olfactines. Je joue de mon orgue olfactif pour créer des symphonies olfactives. N’est-ce pas finalement la même chose ? La musique et les parfums donnent chair à nos émotions et nous rendent plus vivants. C’est ce qui m’émerveille chaque jour et ce qui donne sens à ma vie. Mais le chemin ne se termine pas là… Je suis en train de créer ma propre marque de Parfum-Roman. En effet, la musique et les parfums m’ont toujours mené à l’écriture. Ayant la conviction que le parfum est un art, et que l’art est un chemin de l’esprit en quête d’émotions, j’ai voulu accoupler deux mondes en une seule respiration, dans un jeu de miroir et de fascination réciproque : les parfums et les romans. Des parfums incarnés, qui se lisent, se respirent et se portent. Mon premier Parfum-Roman s’intitule « La Croisée des Sillages » et sortira cette année.

Comment définiriez-vous le métier de Nez?

Dompteur de molécules ?

Sculpteur d’empreintes ?

Peintre de l’invisible ?

Tailleur d’ombres ?

Révélateur de traces ?

Musicien silencieux ?

Couturier de l’intime ?

Peut-être un peu tout ça à la fois… Je ne sais pas vraiment.

La seule chose dont je sois absolument certaine, c’est que le métier de compositeur de parfums est un art.

Comparable au métier de musicien, le parfumeur doit savoir conjuguer technique, exigence et discipline, empirisme et créativité. Et comme tout art, il est au service d’une émotion, de quelque chose qui se rapprocherait du « beau », de « l’éveil » et même du « sacré ». Le parfum comme apparat frivole et futile est loin derrière moi. N’oublions pas que le premier rôle des parfums en Egypte ancienne était sacré : C’est à travers la fumée (Per Fumum / Per Fumare) que les pensées et prières des hommes montaient vers le ciel.


Quel est selon vous le sens le plus connecté au parfum et pourquoi ? 


Nous sommes tous d’accord sur cette planète pour dire que le soleil est jaune ? Qu’en est-il pour nommer l’odeur de la rose ?…

 Nous n’avons aucun référent commun pour décrire le monde des odeurs comparé aux autres sens. Nous sommes donc obligés d’empreinter le vocabulaire des autres sens pour parler des odeurs. Pour ma part, dans la forme, je dirais que l’ouïe est le sens le plus connecté, mais dans le fond, ce serait plutôt le toucher. En effet, j’utilise un orgue à parfums, j’assemble des notes pour créer des accords olfactifs. La succession harmonieuse de ces accords donnera un parfum (une symphonie olfactive). Je travaille dans l’espace, je donne de la puissance, du sillage, de la rémanence (de la résonnance / notion d’acoustique olfactive). Je travaille dans le temps pour que mon parfum ait de la tenue (projection sonore / harmoniques / fondamentales). Tout ceci est bien apparenté à la musique. Cependant dans le fond, je cherche plutôt l’émotion par la gestuelle et les textures. C’est donc le sens du toucher qui s’exprime. Je cherche du moelleux, du rapeux, du piquant, du doux, du rêche, du collant, du soyeux, de l’organique, de l’incarné, du lisse, du poli, du velouté, du satiné, du granuleux, du mouillé, du tranchant… Et pour chacun de ces adjectifs apparentés au sens du toucher, il existe une ou plusieurs molécules odorantes correspondantes.

Vous créez des parfums sur mesure. Comment procédez-vous?

La création de parfum unique et sur mesure est un exercice de style aussi complexe que passionnant ! Tout d’abord je rencontre la personne. Un face à face de trois heures est nécessaire afin que je puisse avoir matière à créer. Ce rendez-vous se fait en deux temps. Premièrement sous forme d’échange. Je veux, je dois tout savoir ; Les goûts culinaires, musicaux, culturels, les souvenirs olfactifs de l’enfance, les environnements olfactifs de vie, le parcour olfactif, les odeurs refuges, celles détestées, les parfums portés, pourquoi, comment, à quelle période de vie… Je ne m’attache pas à l’aspect vestimentaire de la personne, ni à la couleur de ses cheveux (!), mais à ce qu’elle dégage, ce qu’elle insuffle. Dans un deuxième temps, je fais sentir des matières premières que je choisis en rapport aux réponses à l’échange. Je teste sa manière personnelle de décrire les odeurs sous forme de jeux, de portraits chinois et d’écriture automatique… La personne doit lâcher sans réfléchir tous ces ressentis. Ensuite, je lui demande de me donner à l’écrit le pourquoi de ce parfum. Quel sens lui donne t-elle ? Comment veut-elle se sentir, quels sont ses besoins dans le futur ? Comment veut-elle être « portée » par ce parfum ? Puis, je commence la phase créative. Je crée trois formules pour elle. Deux seront assez proches de son brief/profil, le troisième sera atypique et sortira complètement du cadre. Un mois après, je lui donne les trois propositions sous forme d’échantillons. Elle prend le temps de choisir. Jusqu’à présent, je n’ai pas eu besoin de faire de grosses retouches ou de tout recommencer (je croise les doigts pour les autres à venir !). Je demande à la personne de nommer son parfum et nous procédons à la fabrication de son concentré, sa mise en flacon et son étiquetage personnalisé. La création mesure est un exercice de style très risqué, mais assez excitant. 

Quel commentaire concernant un de vos parfums vous a le plus marqué ? 

C’était il y a quelques années, pour un parfum sur mesure que j’avais créé pour une femme. Voilà ce qu’elle m’a dit :  «  Depuis que je porte mon parfum, j’ai moins de soucis avec mes collègues de travail, je me sens plus respectée et plus à ma place sur Terre ». Cela m’a marqué. Emu aussi. 

C’est d’ailleurs à partir de ce moment là que je suis devenue convaincue que l’on ne porte pas un parfum, mais que c’est lui qui nous porte. Quelque part. Sur le chemin de « soi », vers la sensation d’être au monde. Vivant.

Vous parfumez -vous ? Si oui, que portez-vous aujourd’hui ?


Je me parfume très peu depuis que je crée des parfums ! Quand on vit continuellement avec les odeurs, un peu de silence (olfactif) ne fait pas de mal.

 Lorsque je me parfume, je porte les essais en cours, pour « vivre avec » et analyser ce que je pourrais améliorer. Et si je me parfume pour une occasion particulière, je reviens aux parfums « affectifs », ceux qui ont marqué les moments importants de ma vie. Coco Chanel, Habanita de Molinard, Fleur d’Oranger de Lutens…

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Petits mots entre parfums

La scène se déroule un soir de juin. Lorsque le soleil s’apprête à toucher l’horizon, délivrant au monde une chaleur bienveillante.

Fleur des Fleurs se trouvait là, assise sous un pamplemoussier, lumineuse, douce et chic, la peau huilée en ce soir d’été, où jasmins et autres exhalent leurs dangers. Elle semblait attendre quelqu’un.

Tango qui passait par là, le pas toujours sûr, le regard intense resta subjugué face à la créature, la fève tonka monta en lui, il ne put se taire :

« Mira muchacha! Je te vois là, belle et sage avec ta couronne de jasmin… Madre Mio tu as brûlé mon coeur. Ton ylang solaire a irradié ma cardamome. Oublies ton soupirant mi amor, et viens danser front contre front, je te donne tout le sel, le sucre, le miel et les épices d… »

Lancé dans une sérénade passionnée, il ne vit pas s’approcher le dandy juvénile, Boutonnière n°7. A peine sorti de l’opéra, gardénia au costard, tête gominée, perle de sueur, la démarche nonchalante, l’œil tendre et perçant avec cet accent aristo qui ne demande qu’à s’affranchir de sa bonne éducation :

-« Oui, ouiiii, On vous entend Mr Tango, on vous entend… (Il prend Fleur des fleurs à son bras) Vous êtes très en beauté ce soir ma chère, c’est vrai. Votre peau d’ylang me donne des idées tropicales, mes racines de vétiver s’électrisent, ma lavande soupire, vous faites transpirer mon gardénia, que dis-je MES gardénias! Ma mousse de chêne frémit.  Il faisait pourtant frais il y a 5 minutes… Quelle moiteur ici vous ne trouvez pas? La nuit, mes fleurs d’orage.. M’offririez-vous dans les buissons votre compagnie? Qui attendiez vous déjà?

Tango au sang chaud, n’apprécia guère être ainsi interrompu. Il se mit aussitôt à fumer, son torse cumin embrasa son jasmin et sa rose, il était prêt à en découdre :

-« Pétit impertinent avec ta voix de lait, tu crois pouvoir me défier niño? Viens te frotter à mon patchouli, je t’attends, viens donc faire briller mon cuir avec ton beau costume, viens que je vais te révéler le secret del fuego… »

– » Elle te plaît cette petite hein? Volute colorée, flamme de métal, Fuego Florès qui attendait son cours de danse de salon, ne put contenir plus longtemps sa jalousie, agrippa l’accord cuir volontaire du torride Tango et de sa voix cristalline lui assèna :

« Sa peau brillante, son instinct sauvage à peine dissimulé derrière  son regard candide… Assez de vanille et de minauderies, moi aussi je peux faire la blanche narcotique…viens donc  t’allonger dans mon jardin, viens admirer mes lanternes de fleur d’oranger, de lavande et de vetiver, tu vas voir qui est le fuego ! Allez on rentre ! »

Fleur des fleurs, jusqu’ici silencieuse et polie, s’agaça et dévoila son insolence d’ado…

-« Bon cela suffit! « Cette petite cette petite », vous me prenez pour une débutante ou quoi? Mon santal y voit clair dans vos jeux. Oui je jasmine, oui je tubéreuse et aucun de vous ne va m’apprendre le benjoin, je sais faire! Et certains d’entre vous devraient revoir leur ylang, moi je le parle parfaitement, comme chez moi. Et non je ne donne pas de cours particuliers… »

Le nez en l’air, bras croisés, moue boudeuse, jolie môme attends donc quand, l’oeil brillant et l’aura chatoyante, la solaire et subversive Charogne qui suivait la scène discrètement, l’interpelle à son tour, langoureuse:

-« Hep hep hep beauté, tu n’as quand même pas tout vu, ni tout essayé, il y a bien des choses encore inexplorées dans ton ylang, ne crois tu pas? Et c’est bien cela le plus enthousiasmant! Oserais-tu repousser les limites de ta peau jusqu’au cuir, avoir des gousses, tenter la vanille? Ahh les délices de salive séchée au soleil sur ma peau amoureuse, je te montrerai si tu veux… Sauf si toi tu décides de sortir de l’ombre et m’invites boire une tisane au gingembre!  » Lança t-elle soudain à Luci ed Ombre qui apparu sans bruit , beau, ténébreux, énigmatique.

Ce dernier lui adressa un regard, le soleil couchant traversa sa pupille jaune, translucide qui laissa apparaître sa tubéreuse carnassière. Son mutisme imposa le silence quelques secondes. On n’entendit plus que le froissement des herbes hautes baignées de lumière sur son passage, il disparut lentement, mais son encens demeura. Peut-être est-il toujours là, tapis entre ombre et lumière…

« Brrrr, frissonna Ciavuru d’Amuri, androgyne et sensuel, il arrivait pieds nus, paré de délicates couleurs pastelles vertes, blanches et roses, « il m’effraie autant qu’il m’attire ce Luci Ed Ombre, je ne laisserais pas ma figue charnue trainer trop longtemps sous son nez à celui-là. Malgré tout, on a un petit air de famille vous ne trouvez pas ? Oh mais je m’égare, je n’avais pas vu l’heure, mon jasmin est déjà bien déployé et Fleur des Fleurs doit s’impatienter… Me voilà ma tendre amie ! »

 

« Eh bien, je n’y croyais plus ! » dit-elle boisée

Il s’avancèrent dans le soir, laissant derrière eux un sillage lumineux, espiègle et dansant. Comme un un tendre duel. Comme des jasmins dans le vent viennent de leurs blanches étoiles indolées donner un petit coup de canine: sur la nuque ylang lactée d’un benjoin lunaire de mademoiselle, sublimée par une étole de tubéreuse vaporeuse  ; sur le torse boisé sève de figue de monsieur, douceur élancée de peau délicatement burinée par l’encens soleil.

 

Ecrit par Dorothée Duret et Jessica Meyer Bachke

Illustré par Dorothée Duret

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